Mind
J'ai rouvert mes onze pages personnelles et immédiatement commencé à les corriger comme une copie. Verbe imprécis, répétition, paragraphe à déplacer : très bien madame, mais tu racontes quoi au juste ? Il y a une scène dans une cuisine qui m'intéresse et tout le reste vient expliquer pourquoi il faut qu'elle m'intéresse. Je pourrais essayer de garder seulement ce qui se dit autour de la table, sans annoncer le sens de chaque silence. Sauf que les silences sont justement ce que je voulais écrire. J'ai déplacé deux phrases dans un fichier à part (rien jeter, surtout), puis une idée de séance pour les quatrièmes m'est venue. Évidemment. Elle attendra cinq minutes.
Body
J'ai passé le trajet du retour sans parler, même au téléphone, et c'est seulement devant la bouilloire que j'ai essayé ma voix : un bonjour ridicule adressé à personne, pour voir si ça sortait encore normalement. Ça sortait, mais avec ce frottement au fond de la gorge qui me donne envie de racler et qui devient plus pénible quand je le fais. Six heures à parler au-dessus des chaises, des sacs, des vingt-six conversations parallèles. Mon copain m'a demandé de répéter un truc, j'ai montré le placard au lieu de recommencer. On a fini par rire parce qu'il me tendait tous les mauvais bols. Rire faisait du bien, parler moins.
Emotion
Un collègue a imité la façon de lire d'un élève en salle des profs et j'ai senti la colère monter avant qu'il ait fini sa phrase. J'ai dit qu'on pouvait peut-être le laisser tranquille pendant sa pause, même s'il était pas là. Ambiance. Le collègue m'a répondu qu'il fallait bien décompresser et depuis je rejoue l'échange en préparant des versions beaucoup plus brillantes de ma réponse. Ce qui me travaille, c'est aussi le silence des autres : je sais pas s'ils étaient gênés par lui ou par moi. Putain, j'aurais aimé qu'une seule personne dise quelque chose. Je tiens à ce que j'ai dit, mais demain j'ai pas spécialement envie de prendre mon café avec eux.