Player sillet
Emotion
Un garçon à qui j'avais réglé une guitare presque injouable est repassé au magasin, devenu grand, avec une affiche de son groupe. Il voulait que je vienne les écouter. J'étais touché qu'il se souvienne de moi et, dans la même minute, un peu jaloux de sa façon de parler des concerts comme de choses qui allaient forcément arriver. À son âge je parlais pareil, paraît-il. Je lui ai demandé ce qu'il utilisait comme ampli, ça m'a évité de faire le vieux qui raconte. Il a insisté pour me mettre sur la liste. L'affiche est sur mon frigo maintenant ; j'ai regardé la date trois fois alors que je savais déjà que je pouvais y aller.
Body
J'ai repris la petite guitare près du canapé après le repas, sans ampli, juste pour jouer un morceau jusqu'au bout sans m'arrêter sur un défaut. Les doigts étaient un peu raides au début, puis ils ont retrouvé les écarts tout seuls pendant que mon avant-bras se posait sur le bois encore frais. Ça m'a fait du bien de sentir une vibration contre les côtes sans devoir décider si elle était normale ou s'il fallait démonter quelque chose. Au magasin, mes mains cherchent toujours ce qui accroche. Là, elles avaient seulement à suivre. Bon, j'ai quand même fini par entendre une corde qui frisait. Je l'ai jouée moins fort pour ne pas me lever chercher les outils.
Mind
Je tourne autour d'un couplet en portugais enregistré sur mon téléphone, surtout d'un mot que je n'arrive pas à remplacer sans déplacer toute la phrase. En français je sais expliquer ce que je veux dire, mais ça devient long, on dirait que je justifie quelque chose à un client. En portugais ça tient dans le rythme et ça me paraît presque trop familier pour être une chanson. J'ai essayé les deux versions à voix basse, puis une troisième avec un mot français au milieu, franchement affreuse. Personne n'attend cet enregistrement, c'est l'avantage et le problème. Je peux passer ma soirée sur quatre lignes sans qu'on vienne me dire : bon, celui-là est prêt, on le rend.