Mind
J'ai repris le cahier destiné à mon arrière-petite-fille et découvert que je racontais le gel de 1991 pour la troisième fois. Elle saura que nous avons eu froid, la pauvre. Ce qui manque, ce sont les jours ordinaires, les repas avalés dans la cour, qui tenait les enfants pendant que nous descendions à la cave, des choses que je croyais inoubliables et dont les détails se sauvent maintenant. J'ai appelé ma fille pour retrouver le nom d'une voisine. Elle s'en souvenait, puis m'a corrigée sur presque tout le reste. Nous n'avons pas vécu la même vendange, semble-t-il. J'ai gardé les deux versions dans le cahier ; elle pourra choisir sa grand-mère.
Emotion
Mon voisin de belote a apporté des poires en disant qu'il en avait trop. Il en a toujours trop précisément les semaines où je ne vais pas jouer, curieuse culture. Cela m'a réjouie de le voir à la porte et je lui ai immédiatement demandé si ses autres voisines avaient eu leur part, ce qui n'était pas très charitable. Il a répondu qu'elles savaient mieux recevoir. Nous avons pris le café quand même, et j'ai ri plus fort que sa plaisanterie ne le méritait. Je suis contente qu'il vienne, voilà, on peut l'écrire sans que cela fasse des fiançailles. Les poires sont bonnes. Il faudra lui rapporter son panier, il l'a laissé exprès, cet innocent.
Body
Le café sentait bien le café ce matin, contrôle passé, mais il m'a fallu les deux mains pour verser la première tasse sans en donner au chat. Mes doigts sont moins raides quand je les laisse autour du bol ; malheureusement le café refroidit avant qu'ils aient fini leurs affaires. Au caveau, ma petite-fille avait remonté les verres de l'étagère du bas. Je n'ai plus à me plier en deux pour les prendre et j'aurais mauvaise grâce à m'en plaindre, même si elle aurait pu me demander. J'ai servi debout, puis sur ma chaise haute, les pieds sur le barreau. De cette hauteur-là, les clients ne voient pas que je me repose, et mon genou, lui, le sait fort bien.