Body
Je me suis assis au fond du jardin après avoir nourri les pigeons, sans la radio et sans rien à réparer dans les mains. On entendait les ailes, le voisin avec sa tondeuse, puis plus la tondeuse, ce qui était encore mieux. J'avais chaud dans le dos contre le mur, les pieds posés devant moi, pas envie de bouger. Ma femme est venue avec deux cafés et m'a demandé si je dormais. Pas encore. Quand on fait les pauses, on sait plus toujours si cette lourdeur-là annonce une nuit ou juste un bon quart d'heure de fauteuil. J'ai bu mon café quand même. Grand spécialiste de l'organisation du sommeil, moi.
Mind
J'apprends deux phrases de portugais sur le téléphone et je les oublie dès qu'il faut les répéter sans le regarder. Les pièces d'une machine, je peux les remettre dans l'ordre vingt ans après, mais demander une table pour deux me demande un entraînement de ministre. J'essaie de penser à Lisbonne pour que ça serve à quelque chose de concret, pas seulement à gagner les petits points de l'application. Ma femme m'a entendu marmonner dans la cuisine et a demandé à qui je parlais. Aux pigeons, j'ai dit. Réponse tout à fait crédible, des pigeons carolos qui attendent leurs consignes en portugais.
Emotion
Un ancien collègue est passé me voir, un de ceux qui sont partis lors du premier plan social. On s'est retrouvés à rire d'une panne vieille de dix ans, avec les détails qui revenaient chacun notre tour. Il va plutôt bien, il a autre chose maintenant. J'étais content de le voir, mais quand il a dit qu'il ne pensait presque plus à l'usine, ça m'a fait un drôle d'effet. Moi je revois encore où chacun posait sa tasse. Je ne voudrais pas qu'il reste coincé là-dedans, évidemment. C'est seulement bizarre de garder aussi net un bout de vie que quelqu'un d'autre a déjà rangé. On a promis de se revoir, sans attendre une panne.